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Dixit Laurent Laplante
Paris, le 4 mars 2004

Combien de lâchetés?

Deux siècles après la naissance du premier État enfanté par des Noirs libres pour des Noirs libres, même les meilleurs observateurs peinent à percer les causes du persistant malheur d'Haïti. Surtout, nul ne cerne les remèdes à la persistance dans cette île de la pauvreté, de la corruption et de la violence. Haïti naissait dans une immense fierté, car l'esclave devenait, comme il se doit, son propre maître; depuis lors, Haïti est retourné à divers esclavages, dont certains pratiqués par des Haïtiens contre des Haïtiens. L'île, en effet, en doit quelques-uns aux habituelles hypocrisies politiques et économiques des puissances coloniales d'hier ou d'aujourd'hui, mais certains proviennent de son impuissance à passer de l'enflure rhétorique à la modeste efficacité des gestes. Qu'on ne m'intente pas un mauvais procès aux dimensions racistes : les peuples tôt initiés à l'écrit, comme la France, usent des textes subtils comme d'ogives meurtrières et feutrées; les États confinés à la parole courent le risque de céder à l'envoûtement des mots même s'ils émanent de la pire démagogie. Les torts des Blancs riches, paternalistes et hypocrites pèsent lourd dans la balance haïtienne; qu'il soit permis d'évoquer la possibilité que l'engouement haïtien pour l'hypnose verbale ait aussi son poids dans l'impuissance collective à distinguer entre démagogues et constructeurs, entre sorciers de la parole et vrais politiques.

Il est particulièrement indécent et mensonger en cette heure technologique où un satellite peut lire le journal entre vos doigts de faire semblant qu'on ne sait pas d'où viennent les armes qui ensanglantent Haïti. Dresser la liste des criminels, États ou entreprises, qui s'enrichissent en collaborant à l'intimidation et au meurtre, est donc chose facile, très probablement chose faite. Alors? Au nom d'un secret commercial qui pèse plus lourd que les vies humaines, la communauté internationale, qui est plus transnationale qu'empreinte de solidarité entre les peuples et qui n'a rien de communautaire, agit dans le cas d'Haïti comme dans celui de Saddam Hussein : on sait l'identité des vendeurs d'armes, mais on ne va tout de même pas entraver la liberté du commerce parce qu'elle perpétue l'esclavage et la violence. Le drame d'Haïti, comme d'autres, coûterait moins de vies et de misère si ceux qui trafiquent et ceux qui pactisent avec les trafiquants cessaient de mentir.

L'aide offerte à Haïti par divers pays au fil des ans occupe, elle aussi, une triste place dans les malheurs du pays. D'une part, parce que les millions promis ont rarement été versés. D'autre part, parce que ceux qui l'ont été ne sont pas suivis jusqu'à leur destination ultime. Là encore, les comparaisons sont choquantes. Ceux qui retracent jusque dans les levées de fonds caritatives la longa manus des réseaux terroristes font semblant d'ignorer par quels méandres les millions versés à un peuple aboutissent dans les comptes des dirigeants qui se succèdent en préservant la mégalomanie. Un pays comme le Canada, qui enseigne les bonnes murs policières aux Haïtiens (sans bien les maîtriser à domicile), ignore tout, bien sûr, des détournements de fonds, du renvoi de milliers de militaires ou des modes de recrutement des nouvelles générations de tortionnaires. Que disparaissent les tontons-macoutes pour que sévissent les chimères, cousins, fils ou rivaux des précédents. Savoir et ne rien révéler, voilà qui semble la plus banale des coutumes dans le club des pays prêts à aider jusqu'à la vérité exclusivement.

Il sera peut-être paternaliste, mais pas raciste de rappeler aux Haïtiens que les peuples portent toujours une part de responsabilité dans leurs malheurs. L'acharnement raciste des squatteurs israéliens ne doit pas faire oublier la corruption qui atteint jusqu'à la moëlle l'Autorité palestinienne. Les Québécois sont seuls à blâmer si, à deux reprises, ils se sont dit non à eux-mêmes. Les Étatsuniens n'auraient rien à reprocher à Ralph Nader qui risque d'enlever une fois encore aux démocrates les votes requis pour déboulonner George Bush s'ils avaient appris les mérites de la proportionnelle. S'ils l'avaient fait, au lieu d'hésiter entre voter vrai ou voter utile, au lieu de tergiverser, selon la formule de Nader, entre le D+ des démocrates et le D- des républicains, les électeurs appelés à choisir l'empereur de l'hégémonie obéiraient à leur conscience au lieu de se répandre en calculs. Ce n'est donc pas sous-estimer les Haïtiens que de leur souhaiter des leaders moins aptes aux envolées oratoires et une moindre confiance en ceux qui promettent les transformations instantanées et magiques. En goûtant le verbe, les Haïtiens s'apparentent à ceux qui dégustent encore les mensonges de Tony Blair ou qui croient Jean Charest quand il affirme la clarté de son mandat. Peut-être y a-t-il une différence de degré dans la séduction qu'exerce le verbe sur les Haïtiens, mais certes pas de différence de nature.

Quelque chose de honteux se produit pourtant sous nos yeux. Tous les calculs, en effet, se croisent, se superposent et se contredisent en dessinant d'un bloc une seule tragédie : Haïti vit tout cruellement un autre épisode de son destin pathétique. Personne ne tient à les aider, précisément parce que les Haïtiens n'ont à offrir que leur humanité. Si les États-Unis ont laissé à la France abhorrée le soin de définir l'avenir de Jean-Bertrand Aristide, la conclusion s'impose : Haïti ne signifie rien pour les maquignons. Même les chiffres manifestent la déflation de l'inquiétude : il y a dix ans, l'administration Clinton mobilisait 20 000 soldats pour hisser Aristide au pouvoir; aujourd'hui, il est question d'un contingent de 2 200. N'oublions surtout pas la conjoncture étatsunienne : Bush entend ne pas courir le risque d'une troisième guerre, si timide soit-elle; les candidats démocrates n'ont même pas commencé à comprendre que la malhonnêteté de certaines guerres ne rend pas futiles toutes les interventions. Quant à la France, je laisse à Régis Debray le soin de lui donner mauvaise conscience. Après tout, un pays négrier a le droit d'oublier ce que sont devenus ses anciens esclaves.

Pauvre Haïti.

Laurent Laplante

RÉFÉRENCES :

Recherche : Mychelle Tremblay


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