9.4.04

Haïti : Amnesty et Human Rights Watch dénoncent

Les organismes de défense des droits Amnesty International (AI) et Human Rights Watch (HRW) ont publié depuis quelques jours des rapports inquiétants sur la situation qui régne en Haïti.

Au terme d’une mission d’enquête de quinze jours, Amnesty International a fait part de ses profondes préoccupations à l’égard de la sécurité de juges, procureurs du ministère public, enquêteurs, victimes, témoins et défenseurs des droits de la personne impliqués dans des poursuites relatives à des cas d’abus antérieurs au départ du président Jean-Bertrand Aristide. Le rapport de mission d’AI se montre critique à l’égard du nouveau gouvernement qui n’a aucune emprise sur le système de justice pénale, et sur les forces d’occupation étasuniennes qui n’ont pu fournir aucun détail sur le contexte de détention d’une quarantaine de personnes incarcérées depuis le changement de régime.

AI décrit un système de deux poids deux mesures : Louis Jodel Chamblain et Jean Pierre Baptiste (“Jean Tatoune”), par exemple, sont toujours en liberté, tout comme d’autres individus cités dans un rapport précédent. Chamblain a déjà été reconnu coupable d’exécution extra-judiciaire, et avec Jean Tatoune condamné aux travaux forcés à vie pour sa participation au massacre de Raboteau en 1996. Selon Amnesty, «En ne mettant aux arrêts que les partisans du parti Lavalas, le gouvernement ne communique pas le bon message. Les individus au sein des rebelles reconnus coupables de sérieuses violations des droits de la personne doivent aussi être arrêtés.»

Amnesty International a également reçu des rapports d’assassinats et d’enlèvements de personnes appartenant aux organismes populaires pro-Aristide dans les quartiers pauvres de la capitale Port-au-Prince. Parmi ceux qui seraient responsables de ces actes de violence, on trouve des évadés de prison reconnus coupables de viols et autre crimes de droit commun. Ils travailleraient maintenant aux côtés de la Police nationale et de la force multinationale d’intervention pour identifier les personnes associées au régime Lavalas.

Pour sa part, Human Rights Watch demande aux forces militaires étasuniennes en Haïti d’arrêter Louis Jodel Chamblain et Jean Pierre Baptiste et de les livrer à la justice. Dans un communiqué émis le 5 avril, la directrice adjointe de la section des Amériques de HRW, Joanne Mariner, a déclaré : «Le contraste entre l’empressement du gouvernement haïtien à poursuivre d’anciens membres de l’équipe Aristide et son indifférence à l’égard des abus de certains dirigeants rebelles ne pourrait pas être plus marqué.» HRW s’étonne également que le premier ministre désigné, Gérard Latortue, ait partagé avec ces chefs rebelles la même tribune lors d’une viste à la ville des Gonaïves en les qualifiant de «combattants pour la liberté».
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Nuages à l’horizon pour les diffuseurs publics

Après avoir amputé le budget de Télé-Québec de quelques millions, le ministre québécois des Finances Yves Séguin s’interroge publiquement à savoir s’il est du rôle de l’État d’exploiter une chaîne de télévision. Sa collègue du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, lance l’idée de transformer Télé-Québec en portail pour les services de l’État. La ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, tente d’atténuer ces propos mais parle de la nécessité de réforme à Télé-Québec. Jean Charest, pour sa part, a signalé que le fonctionnement de la télévision publique, dont la mission est dit-il «importante», serait revu comme celui des autres sociétés d'État. Rien de quoi rassurer le public qui entend signifier son appui au télédiffuseur public.

http://www.sauvonstelequebec.tv/

Par ailleurs, Radio-Canada rompt les discussions avec son syndicat des communications. «Le porte-parole patronal à la table de négociation, M. Christian Bougie, a informé le syndicat et les conciliateurs du ministère fédéral du Travail, MM. Réjean Bercier et Jacques Lessard, que la Société n’entendait plus négocier et qu’elle déposera plutôt une offre finale et globale le jeudi 15 avril à 8h. Cette annonce surprise survient à cinq jours de la fin de la conciliation et après plus de deux mois de négociation entre les deux parties. Le SCRC est sans contrat de travail depuis le 28 mars. Le SCRC dénonce vigoureusement la décision de Radio-Canada, qui tente une fois de plus de court-circuiter le processus normal de négociation. Visiblement, l'administration du pdg Robert Rabinovitch ne semble avoir tiré aucune leçon du lock-out de neuf semaines qui a secoué l’entreprise il y a deux ans.»

http://avectoutesnosforces.typepad.com

À quel fil tient la diffusion publique?

«Comme si les événements de septembre 2001 n'avaient pas suffisamment poussé les médias vers l'hystérie sécuritaire et le conformisme, des offensives se préparent un peu partout pour ébranler ce qui reste de radiotélédiffusion publique. L'exemple le plus spectaculaire est assurément celui de la BBC dont le scalp est ardemment recherché par le premier ministre Tony Blair. Les propos faussement candides des ministres québécois Yves Séguin et Monique Jérôme-Forget au sujet de Télé-Québec constituent quand même, à leur échelle, une autre volet de la même propension. Quant à Radio-Canada, elle a à peine besoin de menaces pour s'autocensurer et verser dans un populisme aberrant. L'analyse ne serait pourtant pas complète si l'on oubliait que les artisans de la radiotélédiffusion publique cèdent eux-mêmes plus souvent que nécessaire aux mirages de la cote d'écoute. D'un côté, des gouvernants qui ne croient pas aux vertus de la radiotélédiffusion publique; de l'autre, des gestionnaires et même des professionnels de la diffusion qui ne savent où puiser leurs modèles de radio et de télévision.»

Dixit Laurent Laplante
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Les forces spéciales U.S. auraient entraîné les rebelles haïtiens

C’est la révélation faite par le Dr. Luis Barrios, professeur de droit criminel au collège John Jay (New York) qui a effectué depuis deux ans plusieurs séjours en République dominicaine. Selon des témoignages de militaires, d’avocats et de journalistes dominicains, un contingent de 200 soldats des forces spéciales des États-Unis aurait entraîné les rebelles haïtiens qui ont mené des attaques dans certaines régions d’Haïti en février dernier et amené le départ du président Jean-Bertand Aristide.

Dans une entrevue accordée à Amy Goodman de Democracy Now, Barrios a déclaré que les rebelles s’entraînaient sur des installations militaires dominicaines, recevaient chaque mois dans un hôtel de Santo Domingo une «formation technique» et de l’argent provenant du International Republican Institute. (Voir le texte du 17 mars 2004).

Parmi ces rebelles, l’ex-inspecteur de police Guy Philippe et l’ex-numéro deux du FRAPH Louis Jodel Chamblain. Ce dernier aurait même accordé une entrevue à un journaliste dominicain vêtu d’un uniforme de la police nationale dominicaine. Le port de ces uniformes, par les rebelles, visait à ne pas attirer l’attention sur leur présence au pays. Évidemment, lorsque l’entrevue fut diffusée, le chat est sorti du sac.

Les rebelles se seraient préparés depuis deux ans en République dominicaine, recrutant bon nombre d’ex-militaires haïtiens ayant participé au coup d’État militaire qui renversa Jean-Bertrand Aristide en 1991. Depuis leur base en R.D., les rebelles entraient en territoire haïtien pour mener des attaques, dont celle contre les installation hydro-électriques de Péligre en mai 2003 qui fit deux morts. Le président Aristide avait demandé aux autorités dominicaines d’arrêter les chefs de rebelles. À deux reprises, Guy Philippe a été mis aux arrêts, mais ensuite relâché en moins de 24 heures.

Ces révélations suivent la visité-éclair en Haïti du secrétaire d’État des États-Unis, Colin Powell, qui a déclaré s’opposer à l’enquête réclamée par la Communauté des États des Caraïbes (Caricom) sur les circonstances entourant le départ du président Aristide.
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7.4.04

Certains dossiers ont un comportement boomerang

C’est étrange de voir comment certains dossiers ont un comportement boomerang. On a beau croire s’en débarrasser, ils reviennent toujours.

Des caméras contre les revendeurs de drogue,
Radio-Canada, 7 avril 2004

L’arrondissement de Ville-Marie, à Montréal, a adopté une résolution mardi soir, qui permettra d’installer des caméras de surveillance dans le quadrilatère formé des rues Berri, Sherbrooke, Sanguinet et René-Lévesque.

25 millions de caméras de surveillance, et la perspective canadienne,
Chroniques de Cybérie, 19 février 2002

Il y a parfois des chiffres qui étonnent et détonnent : il y a 25 millions de caméras de surveillance vidéo en opération dans le monde et, à cause des événements que l'on connaît, leur nombre est appelé à augmenter sensiblement.  La Grande-Bretagne en compte à elle seule 2,5 millions; on estime que le citoyen ordinaire qui se ballade à Londres est photographié 300 fois par jour.  Un récent reportage de la BBC laisse entrevoir une perspective inquiétante : le maillage des réseaux de surveillance vidéo permettant de suivre à la trace une cible humaine dans tous ses mouvements, maillage rendu possible par l'utilisation de caméras numériques.

Selon le Los Angeles Times, il y en aurait deux millions aux États-Unis.  On se souviendra de l'expérience du «SnooperBowl» à Tampa et de l'échec monumental (sur le plan des résultats) de l'implantation du système dans un centre commercial (notre chronique du 8 janvier 2002).  Le 24 décembre dernier, un groupe militant avait organisé la journée mondiale de la «sousveillance»; on invitait les citoyens à photographier les caméras de surveillance, question d'énerver un peu et sans autre prétention ceux qui scrutent leurs agissements.

À Washington, à l'occasion de la plus récente alerte terroriste, on a activé un réseau de caméras de surveillance déjà en place, et on songe à augmenter considérablement leur nombre et à mettre sur pied une centrale de la surveillance vidéo.  De plus, selon le Washington Post, les images captées par ces caméras seront accessibles depuis le millier d'auto-patrouilles des policiers municipaux. 

Au Canada, un cas retient l'attention, soit celui du projet du service de police de la ville de Vancouver (Colombie-Britannique) qui veut installer 23 caméras de surveillance vidéo dans le quartier Eastside du centre-ville, ainsi que dans les quartiers de Strathcona, Gastown et dans le Chinatown.  L'objectif mis de l'avant par le service de police dans sa présentation du projet est de réduire la criminalité dans ces secteurs.

Les auteurs du rapport évoquent l'expérience britannique, mais hésitent à suggérer l'application tel quel du modèle de surveillance omniprésente.  Ils lui reconnaissent toutefois une certaine valeur : «il existe des centres urbains au Royaume-Uni où les systèmes de surveillance vidéo semblent justifiés, ont eu une incidence sur le taux de criminalité, ont contribué à une perception accrue de sécurité pour les citoyens, et ont servi les objectifs de revitalisation de ces secteurs.»

Il y a environ deux semaines, l'Association du Barreau canadien, Division de la Colombie-Britannique, invitait George Radwanski, Commissaire à la protection de la vie privée du Canada, à s'adresser à ses membres.  Le thème retenu, on l'aura compris, était celui du projet de réseau de caméras de surveillance pour certains quartiers de Vancouver.

Dans son allocution, M.  Radwanski a été très clair : «Je veux persuader la population de Vancouver de bien penser deux fois, et avec le plus grand soin, à cette proposition de votre service de police - et de considérer que la solution, ce n'est pas de troquer un droit fondamental de la personne, comme le droit à la vie privée, pour une sécurité illusoire [...] Les caméras que vous envisagez d'installer ici à Vancouver - et celles qui suivront dans toutes les autres villes qui vous imiteront si vous allez de l'avant avec ce projet - sont à double tranchant, et elles changeront irrévocablement toute notre conception de nos droits et libertés.»

Le Commissaire a rappelé qu'au cours des derniers mois, il a eu à se prononcer sur certaines dispositions du train de mesures adopté par le gouvernement pour lutter contre le terrorisme : «j'ai déclaré publiquement que la vie privée n'est pas un droit absolu.  Il peut certes y avoir des circonstances où il est légitime et nécessaire de sacrifier certains éléments de la vie privée aux intérêts de précautions indispensables pour la sécurité.  Mais j'ai aussi dit que le fardeau de la preuve doit toujours incomber à ceux qui affirment que ce sacrifice est nécessaire.»

La Cour suprême du Canada a maintes fois statué que la notion de vie privée est au cœur de celle de la liberté dans un État moderne, ce à quoi le Commissaire ajoute que c'est plus qu'un droit, c'est aussi un besoin inné de la personne : «Et si la vie privée est la question déterminante de la décennie, je crois que la surveillance vidéo est l'enjeu déterminant dans cette question plus vaste.»

De la physique au psychologique, M.  Radwanski a ratissé très large dans son exposé : «C'est bien connu.  À la fin des années 20, Werner Heisenberg a démontré qu'il est impossible d'observer des particules subatomiques sans en modifier le comportement.  Depuis ce temps, les spécialistes de la physique et des comportements utilisent le terme “effet Heisenberg” pour décrire ce qu'ils savent tous, que le fait d'être observé a des effets réels.  L'impact psychologique qu'amène le sentiment d'être sous observation constante, le genre de situation que nous aurons si nous laissons proliférer les caméras de surveillance, est énorme, incalculable.»

Jamais à court d'arguments, M.  Radwanski a signalé que les taux de criminalité à Vancouver sont en baisse, et le sont depuis des années.  En 1991, il y avait 202 crimes pour 1 000 habitants, et en 2000, 138; rien n'indique qu'il y a une quelconque nouvelle vague de criminalité justifiant l'urgence et la nécessité d'invoquer la solution des caméras de surveillance vidéo.

Et sur l'efficacité des systèmes : «Le Royaume-Uni a plus de caméras de surveillance que n'importe quelle autre société dans le monde, plus de deux millions, et le nombre ne cesse de croître chaque année.  Et les faits parlent d'eux-mêmes.  À Glasgow, on a évalué le système de surveillance un an après son installation.  À première vue, il semblait bien que le taux de criminalité avait régressé.  Mais un examen plus serré des statistiques a révélé que la criminalité avait plutôt progressé de 9 %.  Londres a environ 150 000 caméras de surveillance vidéo.  L'an dernier, elle avait plus de caméras que jamais auparavant.  Et devinez quoi? L'an dernier, la criminalité de rue à Londres a augmenté de 40 %.»

Et de conclure : «Montrez que vous pensez que notre pays, notre société, valent la peine d'être préservés, et soyez prêt à défendre votre vie privée.» Une allocution importante du Commissaire à la protection de la vie privée du Canada, un texte qui fera figure de référence au cours des nombreux débats à venir sur la question de la surveillance.
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4.4.04

L’étonnant succès des Cowboys fringants en France

Cowboys ParisVendredi dernier (2 avril), commotion à l’Élysée Montmartre à Paris où le groupe québécois Les Cowboys fringants faisait salle comble. L’étonnement, comme l’écrit Michel Dolbec de la Presse canadienne tient à ce que : «Il faut savoir que le groupe est inconnu en France : ses disques sont pratiquement introuvables, ses chansons ne tournent pas à la radio et on n’a jamais parlé de lui ou presque dans la presse. [...] Envrion 1400 jeunes gens (et des moins jeunes), sortis d’on ne sait où, se sont ainsi retrouvés, debout, serrés les uns contre les autres, chantant et dansant aux rythmes des airs des cinq Québécois.» Mais comme l’explique Dolbec, Internet a joué. «Un succès aussi spontané est inédit, mais pas inexplicable. En fait les Cowboys Fringants ont profité d’un bouche-à-oreille sans précédent, orchestré à travers Internet par leur fan-club français, une association baptisée "Les Cousins fringants".»

En effet, l’organisme Les Cousins Fringants, désormais constitués en Association Loi 1901 (sans but lucratif) anime un forum de discussion sur Yahoo! créé le 7 novembre 2003. Sans compter un autre site «sympathique» aux Cowboys, Le Shack à Bruno.

Mais alors que ces temps-ci tout le monde parle de téléchargement de musique sur Internet, de piratage, et de protection de droits d’auteurs, il est intéressant de voir comment Les Cowboys ont géré le phénomène Internet, c’est-à-dire en offrant en téléchargement libre depuis leur propre site une vaste sélection de leurs oeuvres sur leur site, en plus des partitions. C’est ce qui explique d’ailleurs que les fans parisiens des Cowboys connaissaient toutes les paroles des chansons, et ont chanté en choeur avec le groupe tout au long du spectacle.

Il est toujours difficile d’attribuer à une cause ou à une autre un événement aussi «spontané» que celui de vendredi dernier. Par contre, dans ce cas-ci, il serait difficile de nier l’effet Internet sur l’accueil que les Cowboys ont reçu à Paris. Un exemple qui sera certainement cité dans les prochains débats sur le téléchargement.
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